Histoire du vibromasseur
En légalisant, vers 1900, la masturbation féminine avec vibro dans tous les foyers américains, ce sex toy a remis en cause la suprématie masculine. Médecine ou pornographie ?

Cela commence comme un canular : une jeune chercheuse américaine, décidée en 1976 à faire un doctorat sur l’histoire du tricot et du crochet, tombe par hasard, dans des revues de mode féminine des années 1930, sur des réclames vantant les mérites du vibromasseur. Jeunesse, santé, allégresse sont promises à celles qui l’utilisent. Intriguée, elle commence une longue enquête sur cet « appareil de relaxation ostéomusculaire » inventé en 1880 par un médecin anglais.A l’origine du vibromasseur, on retrouve une obsession médicale de l’Antiquité : le traitement de l’hystérie féminine, appelée jadis « suffocation de la matrice ». Gallien au IIe siècle jusqu’à Pinel au XIXe, tous les praticiens recommandent les massages vulvaires et le toucher génital pour calmer les ardeurs des femmes solitaires, veuves ou religieuses. Et les mêmes qui condamnent la masturbation, voie ouverte vers le tribadisme, en conseillent l’usage dans les cabinets médicaux par des douches ou l’humectation des « parties enflammées » avec des huiles douces.

D.R.
Fig. 1. Technique de la douche pelvienne utilisée en France aux alentours de 1860 (Sigfried Giedion, « Mechanization Takes Command, New Yor, Oxford University Press, 1948).
Ce qui est en jeu dans cette dichotomie, selon Rachel P. Maines, c’est la prééminence du mâle : l’invention de l’hystérie n’est que le paradigme d’une sexualité «androcentrée» qui implique le dogme de la pénétration vaginale. Or un tel acte, exécuté mécaniquement, est loin de satisfaire les femmes : selon une enquête du « Reader’s Digest » de 1985, 72% des Américaines s’ennuieraient pendant l’amour Et Freud lui-même avait considéré l’insatisfaction sexuelle des femmes comme « un impôt négatif prélevé sur leur santé mentale ».
Le vibromasseur d’usage domestique aura donc défait le mythe de l’orgasme vaginal en favorisant la titillation clitoridienne. Les hommes auraient fabriqué l’instrument qui allait mettre fin à la suprématie phallique. Il y a une saveur incontestable dans les témoignages collectés ici. On voit de sévères professeurs, armés de machines complexes, secondés de sages-femmes et de matrones, travailler l’entrecuisse de leurs patientes et les entraîner dans des délices sans fin sous couleur de les calmer.
Au début du XIXe siècle, Friedrich Mesmer, inventeur du « mesmérisme », organise ainsi des séances thérapeutiques collectives où de jeunes hommes bien découplés embrassent passionnément les ventres de jeunes femmes et filles qui, assises en rond autour d’un vase contenant de « l’eau magnétisée », ne tardent pas à tomber dans les convulsions et les extases. Le vibromasseur, censé guérir névralgies et migraines, légalise donc la masturbation féminine dans tous les foyers américains à partir de 1900. Comme si le désir empruntait les voies de la science la plus austère pour s’affirmer clandestinement.
Source : NouvelObs





